Retour sur la 11ème édition des Débats de la Com’

Je m’aime moi non plus : pourquoi le selfie ?

Le 11 ème Débat de la Com’ s’est déroulé le mercredi 23 novembre 2016 à la Médiathèque de Poitiers. Nous avons choisi d’aborder le thème du Selfie, cet autoportrait que l’on prend soi-même à l’aide notre Smartphone !

Simple effet de mode ou réel outil de communication ? Que se passe-t- il dans l’esprit de ces utilisateurs pour qu’ils aient envie de se photographier de cette manière ?

Le débat était animé par Christian Marcon, professeur des universités à l’IAE de Poitiers, accompagné de trois intervenants :

– Elsa Godart, psychanalyste et philosophe, auteure du livre « Je selfie donc je suis » ;

– Christophe Nanglard, spécialiste en stratégie digitale et co-fondateur de Fish&Geek ;

– Eric Chauvet, photographe professionnel, qui a étudié le thème de la prise de vue smartphone.

 

Mais d’où vient le selfie ?

Ce terme a été abordé pour la première fois sur un forum australien en 2002. En extrapolant le mot, « self » le selfie renvoi à soi-même, et le suffixe « ie » illustre le côté sweetie d’après Elsa Godart. Il apparaît dans les dictionnaires français en 2016 indiquant sa nette popularisation.

 

Comment cela fonctionne ?

Tout d’abord, il faut posséder un téléphone. Mais pas seulement, il doit s’agir d’un Smartphone avec une caméra frontale. Le selfie a vocation d’être diffusé et partagé. Les investissements et les évolutions technologiques ont permis de développer de nouvelles fonctions faisant de nos téléphones des machines de guerre de la photo !

Le selfie est devenu si populaire que même les pays les plus isolés l’utilisent comme moyen de communication et de transmission d’informations sur les réseaux sociaux. On pourrait penser que le selfie est un phénomène mondial, mais c’est bel et bien la révolution numérique qui est au cœur de cette mouvance.

La photographie laisse place dorénavant au selfie à travers lequel on cherche une reconnaissance. Il traduit la question de performer par le langage de l’image, le « speech speak », comme a pu l’appeler Elsa Godart.

 

Le selfie renvoit à une question identitaire

Il n’est pas à considéré comme narcissique, il est aussi et surtout la traduction d’une société adolescente qui se questionne sur la place qu’elle possède, sur son identité actuelle et future dans ce contexte d’évolution.

Ses utilisateurs, ou « selfie addicts », pratiquent une nouvelle forme de langage lié au numérique. C’est une tendance générationnelle creusant un fossé dans la société entre ceux adeptes des nouvelles technologies et ceux qui n’en sont pas consommateurs.

Même les élites s’approprient cet outil de communication. Ils « imitent » la masse, en justifiant et montrant leurs actions, leur façon d’être en faisant comme Monsieur-tout-le-monde. Par exemple, les hommes politiques s’emparent de cette tendance pour se rapprocher de ses électeurs et montrer leur proximité. Ils exposent leur vie pour montrer la transparence de leurs actions.

Le selfie renvoi à cette dimension d’ego, du souci de soi à travers les yeux d’autrui.

Le livre d’Elsa Godart porte le nom de « Je selfie donc je suis » faisant un clin d’œil à la citation de Descartes. Elle nous a confié que ce titre n’était pas celui qu’elle voulait utiliser de prime abord mais pensait au « Stade du selfie » renvoyant au stade du miroir, ce moment où les enfants en bas âge prennent conscience de leur existence. Dénotant un rapport social augmenté, une image éphémère ayant moins se rapport critique et jouer sur l’instant, le moment, la dimension affective.

Nous avons besoins de la reconnaissance de l’autre pour exister, « je pense à quelque chose donc je suis », car on ne pense jamais à rien, ce qui revoit au monde et au dialogue.

Et si le selfie était un acte de résistance contre la conformité ? Le but est d’être original et drôle à contrario du sujet « beau ». Le selfie est un moyen de divertir sa communauté.

 

L’image et la communication

L’image est une fenêtre qui ouvre sur le réel. On fait le choix de s’exposer dans son intimité. Les réseaux sociaux sont la frontière entre l’intime et l’extime où parfois, les jeunes n’ont pas conscience du danger de s’exposer. L”extimité” fait notamment référence au mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime. A partir du moment où l’on clique sur publier/envoyer, l’image appartient à la toile et n’est plus notre propriété.

On assiste aujourd’hui au règne de eidôlon [εἴδωλον] ou idôle en grec, une image qui n’a pas vocation a durer mais à être montrée, par opposition à l’eikôn [εἰκών] ou icône, qui est un modèle à suivre. L’instant du clic où le pouvoir est à celui qui tient l’appareil, il contrôle son image et il est mis en avant, tandis que les autres personnes sont relayées aux rôles d’« instruments » de l’image. Evidemment, lorsqu’on a le téléphone entre les mains, on ne clique que lorsque l’on est satisfait de l’image que l’ont renvoi, peu importe les autres.

Les marques jouent donc avec cette mode du selfie : c’est du « personal branding ». Des lancements de concours avec des hashtags sont de plus en plus courant. Se prendre en photo avec un produit devient viral. Tout cela dans l’objectif de rendre le produit plus proche de nous et de créer une communauté.

Le selfie nous fait donc devenir un média à part entière.

 

Avec la participation de Juliette Anna Le Derff et Coralie Laï-Yock

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